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Valdivienne - La Croix Caraque


Environnement général
Le projet de lotissement déposé par la société Bouygues Immobilier au lieu-dit La Croix Caraque sur la commune de Valdivienne, en bordure du village de Salles-en-Toulon a conduit le Préfet de région Centre à prescrire un diagnostic archéologique. Le diagnostic réalisé du 3 au 6 février 2014 sous la maîtrise d’ouvrage de l’Institut national de recherches archéologiques préventives (INRAP) a donné lieu une prescription de fouille. Cette fouille a été réalisée sous la maîtrise d’ouvrage de l’entreprise Archeodunum et s’est déroulée sur le terrain du 11 août au 26 septembre 2014.

Le cadre naturel

Le projet d’aménagement se situe sur la rive gauche de la Vienne, et est situé sur un léger versant ouest-est à une altitude comprise entre 73,5 m et 71,2 m NGF. La rivière s’écoule actuellement 300 m à l’est du projet.
La couverture végétale varie sur la parcelle entre 0,30 m et 0,50 m d’épaisseur. Comme observée lors du diagnostic, l’interface entre la terre végétale et les niveaux géologiques n’offre pas une lecture satisfaisante des structures archéologiques. De ce fait, le niveau d’apparition de la majorité des faits archéologiques se situe donc entre 0,50 m et 0,75 m.
La terrasse géologique se compose de sables, graviers, galets et blocs originaires du Massif Central (Bourgueil 1971).


Les vestiges archéologiques
Le décapage des 9 800m² prescrits a duré neuf jours et a mis au jour 275 structures avérées. Un certain nombre de fragments lithiques ont été découvert et si l’ensemble des pièces peut indistinctement être attribué au Néolithique en revanche une d’entre elles pourrait datée du Néolithique moyen. Les conclusions des études du mobilier lithique et de la céramique néolithique/protohistorique indiquent que le site n’a pas connu une occupation dense mais qu’il fût fréquenté ponctuellement.


L’occupation antique est caractérisée par le fossé FO1274, lequel a livré de la céramique du Ier s. Ce fossé orienté nord-nord-est/sud-sud-est est parallèle au fossé FO1016 ; celui-ci situé à 15 m à l’ouest de FO1274 et son orientation et son tracé semble indiquer que les fossés ont été utilisés concomitamment. Les deux fossés suivent par ailleurs l’orientation générale des limites de parcelles ainsi que le tracé de la route à l’ouest de l’emprise de la fouille (rue de Chavignat). La rue de  Chavignat étant l’ancienne route menant de Chauvigny à Civaux, il est fort possible que le tracé ait été utilisé dès l’époque romaine.


L’occupation médiévale est scindée en deux parties : une grande concentration de structure au nord-ouest de l’emprise et une plus restreinte au sud-est. Il est impossible de connaître les ampleurs de ces occupations, celles-ci se poursuivant hors-emprise. Les seuls vestiges se rapportant à cette période correspondent à des structures en creux, trous de poteau, fosses, silo et un puits.
L’occupation dense du nord-ouest se partage en deux avec d’une part, une grande occupation de forme à peu près sphérique et recouvrant 1478 m² nommée « concentration de structures n°1 » et d’autre part, un autre regroupement de structures excavées nommé « concentration de structures n°1.1 ». Cette batterie de silo est en effet englobée par la première (d’un point de vue spatiale et non chronologique) et recouvre une surface de 595 m² avec une forme d’ovoïde ; elle se caractérise par un espace plus structuré. L’occupation observée dans l’angle sud-est de la fouille est considéré comme la « concentration de structures n°2 » ; elle représente un espace de 316 m².
Tous les tessons appartenant à la période médiévale ont été datés de la période allant de la fin du IXe siècle au milieu du XIe siècle ces datations correspondent à du mobilier métallique (6 couteaux). 21 tessons, une applique de harnachement (ou une fibule ?) et un étrier proviennent de la période allant du IXe au Xe siècle. Une clarine est datée des X-XIe siècle et une branche de fer d’équidé est provient de la deuxième moitié du XIe siècle. Enfin un clou de maréchalerie trouvé a été fabriqué ente le XIe et le XIIe siècle; il s’agit de la date la plus récente pour l’occupation médiévale.
Nous avons axé l’étude du site sur les silos, qui correspondent aux structures les mieux conservées. Le silo est une fosse utilisée pour le stockage de denrées végétales ; c’est une fermeture hermétique qui permet la conservation en empêchant la germination des produits stockés ou les attaques d’insectes. C’est cette même fermeture qui rend tout prélèvement successif impossible. Aussi, lorsqu’un silo est ouvert, le plus probable est que l’ensemble du produit stocké soit déplacé dans un grenier, dans des vases de stockage ou autre. C’est d’ailleurs probablement à des structures de type grenier qu’appartiennent une partie des trous de poteau identifiés sur le site. Une grande partie des fosses avec des profils en auge rappelle celui des petits silos dérasés sous le niveau de l’épaulement. L’interprétation comme silo est donc probable ; de plus la densité de certains secteurs, tel celui la « concentration de structures n°1.1 », laisse supposer une utilisation conjointe de certaines fosses avec les silos attenants. Entre les différentes occupations spatiales du site, 45 silos ont été présentés. Sur ce total, 5 silos sont décomptés car trop incomplets pour que leur volume soit pertinent. 28 silos sur 40 ont un volume strictement inférieur à 1m3, et se voient associés à une fonction de type « consommation immédiat » ou pour la réserve dédiée au réensemencement. Il faut ajouter à ces derniers 12 silos dont le volume varie entre 1 et 2,14 m3, qui serviraient à une conservation à moyen et long terme. Ce type de fonctionnement témoigne d’une gestion réfléchie des denrées agricoles.
En plus de l’aspect stockage, le caractère agricole du site est précisé par l’étude la faune qui met en évidence une alimentation carnée de qualité (porc et volaille) témoignant d’une certaine aisance sociale, sans pour autant aller jusqu’à des vies privilégiées (absence de faune sauvage et d’individus jeunes). Nous sommes donc en présence d’une activité agro-pastorale avec une gestion des cheptels dans un but de production de viande en partie in-situ, couplée avec une activité liée au textile (laine) avec comme indice supplémentaire, la fusaïole issue du silo FS2073.
L’étude des carporestes issus des nombreux prélèvements effectués dans les silos, permettent de brosser un paysage agricole assez complet. Ce paysage s’appuie sur les cultures majoritaires d’orge et de blé froment et les cultures minoritaires de blé amidonnier et de millet. Si l’orge peut être bouilli, transformé en alcool ou servi aux bêtes, la farine de froment est souvent transformée en pain ou galettes et le blé amidonnier peut être consommé bouilli ou concassé. La présence de millet qui peut lui aussi être consommé bouilli, est remarquable car assez rares pendant la période médiévale car assez fragile. L’étude a par ailleurs attesté la mise en culture lin, peut-être pour l’artisanat textile, mais aussi de petits pois et de la vigne. Pour les plantes sauvages, le nombre peu élevé de taxons n’a pas permis d’entreprendre d’étude approfondi.
On peut ajouter à cela l’activité de forge, dont Philippe Maguer avait avancée l’hypothèse lors du diagnostic, et qui est ici confirmée par les restes de scories trouvées. Bien qu’elle soit non localisée, on peut supposer qu’un atelier de réduction de minerai de fer se tenait au-delà de berme nord les vestiges devant se poursuivre dans cette direction. L’artisanat du textile semble aussi présent avec la présence d’un lissoir en verre, une fusaïole ainsi que d’un macro- reste de lin. La présence d’artisanat est complétée par des vases de cuisson et des cruches produites par les ateliers de Valdivienne contemporains de cette occupation. Un aperçu de la vie quotidienne nous est également offert au travers du mobilier métallique, qui met l’accent sur un panel d’objets commun aux habitats ruraux des Xe-XIe s. avec un aspect agro-pastoral (la clarine). De plus le carreau d’arbalète et l’étrier serait des indices d’une élite montée, confirmant ainsi l’idée d’aisance sociale.

Conclusion

Dans l’ensemble, le site est la première trace d’occupation et de développement d’une communauté depuis l’antiquité à Salles-en-Toulon. Sans trace d’occupation en huit siècles, on peut presque parler de création ex nihilo. Les occupations datant des IXe-XIe siècles se placent au sud-est du village actuel de Salles-en-Toulon et l’église construite au XIIe siècle se trouve au nord-est du village, en bord de Vienne ; il y a de fortes chances qu’une ou plusieurs occupations se soient développées dans l’espace les séparant à l’époque médiévale. La présence d’espaces d’habitation ne doit pas être exclue ; la présence des fosses et silos ayant revêtu un caractère dépotoir avec du mobilier domestique en quantités non négligeables, en atteste. En outre, l’absence de telles structures sur le site, le vide entre le site et l’église pourrait avoir été logiquement dévolu à ce type d’aménagement. L’homogénéité du mobilier céramique et métallique ainsi que les rares recoupements entre les faits n’ont pas permis d’élaborer un phasage détaillé de l’évolution de l’aménagement du site. Cette dernière s’effectuerait sur une courte période et ne subit pas d’importantes modifications. La brièveté toute relative de cette occupation (environ deux siècles) pose la question de la stabilité des réseaux de peuplement qui se mettent en place au Xe-XIe s. . Les différents travaux du PCR Habitat rural du Moyen-Age en Région Centre semblent confirmer l’hypothèse avancée par Edith Peytremann du lien entre la brièveté d’existence des sites créés ex-nihilo et les mouvements de grandes ampleur de création et d’abandon d’habitats. En l’état, et comme c’est souvent le cas, on doit donc se contenter de supposer une économie agro-pastorale à la période médiévale dont les modalités nous sont en partie inconnues. L’importance des capacités de stockage dépasse (avec un total de 41 m3) les besoins alimentaires et semenciers d’une famille élargie, contrairement à un site comme « la Fondrière »(37) exploitée par une petite unité familiale modeste.
L’absence de fossés ou de délimitation au sol sur une surface de 9 800 m² à une période où l’impôt est déjà établi en fonction de la taille de la parcelle (Lavigne 2005 : 92) démontre une certaine richesse ou un certain pourvoir administratif à l’échelle domaniale, d’une seule personne ou bien d’un ensemble plus grand (communauté ?). Nous proposerions plutôt une idée de village au vue du volume des stockages, mais aussi des différentes études qui penchent vers l’idée d’une certaine aisance sans pour autant « une vie privilégiée » (cf. supra). D’un point de vue plus global, la fouille réalisée à Valdivienne vient compléter un corpus d’aires d’ensilage qui s’est accru ces dernières années grâce aux fouilles préventives. A l’échelle locale, le site alimente nos connaissances sur un secteur où l’occupation n’était jusqu’alors attestée que par des découvertes anciennes et mal documentées. C’est également l’opportunité de mettre en avant des pratiques agricoles et un mode de vie du IXe au XIè siècle, déjà connus pour les sites installés sur les plateaux tels ceux de « La Marmaudière » à Neuvy-le-Roi, de « Nétilly » à Sorigny ou « Les Étangs de Narbonne » à Joué-les-Tours (37). En intégrant les résultats de cette fouille à ceux des autres opérations menées dans ce secteur de la vallée de la Vienne, c’est une vision globale du paysage agraire qui pourra être appréhendée.


Commune : Valdivienne

Adresse/lieu-dit : La Croix Caraque

Département/Canton : Vienne

Année de fouille : 2014

Période principale d'occupation : Moyen-Age

Autres périodes représentées : Néolithique

Responsable d'opération : Cyril TAN

Aménageur : Bouygues Immobilier

Raison de l'intervention : Construction de logements/projet immobilier

Référence bibliographique : La Nouvelle République du Centre-Ouest 2014 : FLOCH A., Valdivienne. Six archéologues fouillent un site rural médiéval , La Nouvelle République du Centre-Ouest, p.16.