Villeneuve-sur-Allier – La Croix de la Bergerie (Allier, 03)

Occupations rurales antiques et médiévales à Villeneuve-sur-Allier

Suite au projet de contournement de Villeneuve-sur-Allier par la RN7, un diagnostic archéologique a été réalisé par l’Inrap sur une longueur de près de 7 km, à quelques kilomètres au nord de Moulins. Les zones positives ont donné lieu à trois fouilles préventives (site n°5, site n°8 et site n°10) qui ont été conduites de juin à octobre 2015 par trois équipes d’Archeodunum SAS.

L’emprise de fouille du site n°8 est située au lieu-dit « La Bergerie », localisé entre les sites n°5 et n°10. D’une superficie de 2,2 ha, elle a permis de mettre en évidence des structures appartenant aux périodes protohistorique, antique et altomédiévale situées en marge d’une zone humide traversée par le cours d’eau Le Fouillon. Les vestiges s’installent au sein d’une pente sud-est/nord-ouest.

Les premières traces d’une occupation du Bronze Final
En ce qui concerne la Protohistoire, des traces ténues d’une occupation du Bronze Final ont été observées, se limitant à une dizaine de structures datées et une dizaine attribuables à cette période. La majorité des structures ont été mises au jour le long de la partie occidentale de l’emprise et se caractérisent essentiellement par des structures fossoyées (fosses et trous de poteaux). Ces quelques structures éparses rendent difficile l’identification et l’ampleur d’une telle occupation. Néanmoins, la présence de mobilier résiduel dans les séquences de colluvions et au sein de nombreuses structures antiques témoigne d’une occupation plus densifiée. Aucune forme concrète d’habitat n’a pu être mise en évidence mais la présence de plusieurs trous de poteaux, de fosses et d’un silo atteste la présence d’une occupation pérenne à proximité. Le marqueur le plus représentatif reste la découverte d’une structure funéraire. Il s’agit d’un dépôt de trois vases imbriqués les uns sur les autres dans lesquels seule une esquille osseuse brûlée était encore conservée. Même si l’organisation générale de cette occupation reste difficile à appréhender, ces vestiges sont des témoins importants de l’occupation du Bronze Final au nord de Villeneuve-sur-Allier, secteur qui jusqu’alors n’avait livré aucun vestige pour cette période.

L’occupation d’époque romaine
La période de l’Antiquité est relativement marquée avec des occupations du Bas et du Haut Empire témoignant d’une perduration de l’occupation durant une grande partie de l’Antiquité. La totalité des structures mises au jour est constituée de structures en creux (trous de poteaux, fosses) et de fossés. Malgré la faiblesse du mobilier archéologique en contexte, l’étude céramologique a permis de mettre en évidence trois grandes phases distinctes.

La première occupation antique apparaît à la fin de l’âge du Fer, à la Tène D2 – début de la période augustéenne jusqu’au milieu du Ier s. apr. J.-C (Phase 1). Seules dix structures ont pu être datées précisément de cette phase 1 par le biais de l’étude céramologique, se caractérisant par un assemblage relativement peu varié et peu abondant. Le début de l’occupation antique paraît donc relativement discret d’après le nombre de structures datées, mais il semble évident qu’il existe un nombre beaucoup plus important de structures en lien avec cette occupation mais qui n’ont pu être malheureusement phasées. Ainsi, plusieurs vestiges non datés ont été rattachés à la phase 1, accrédités soit par leur proximité et une morphologie similaire avec des structures datées, soit par l’appartenance à des ensembles cohérents.

Une première zone d’occupation, installée sur la partie la plus haute de l’emprise de fouille, au sud, a ainsi été mise en évidence pour cette période. Un bâtiment (ensemble 1005) semble s’installer sur le haut de l’emprise de fouille, sur une zone de replat du secteur 1. La vingtaine de trous de poteaux mis au jour dessinent un plan en « L » d’une surface de près de 24 m². Ils permettaient a priori la réception d’un plancher en bois dont la destruction – due peut-être à un incendie – a permis la découverte de plusieurs niveaux de démolition. Différents fragments de meules et de céramique à vocation culinaire supposent la présence d’un bâtiment de type petite ferme ou annexe agricole. L’identification en tant que grenier n’est pas à exclure.

Cette exploitation modeste s’organise au sein d’un réseau parcellaire dessiné par une dizaine de fossés, orientés NE/SO et NO/SE, permettant de délimiter la propriété et de drainer ce secteur installé dans une pente. L’espace circonscrit par les fossés entourant l’ensemble 1005 définit une superficie de près de 1000 m² (45 x 23 m). Cet espace fonctionnant avec les activités du bâtiment est difficilement interprétable, dû à un manque de structures datées. Les fossés périphériques délimitent des espaces longitudinaux de taille variables ayant pu servir pour le pâturage d’animaux ou encore pour la culture maraîchère. Le système de terrasse naturelle couplé à la présence de fossés drainants participe de façon favorable à l’instauration d’une telle culture. En témoignent les sols à faible réserve utile, très sensibles à la sécheresse et ne convenant pas à l’agriculture de grande profondeur mais favorable en revanche au maraîchage.

En marge septentrionale du réseau fossoyé antique, ont été mises en évidence quatre structures de combustion (2 fours et 2 foyers) dont les datations 14C sont en cours. Pour l’instant, seul un four a pu être daté de la Phase 1. Les autres structures sont installées peut-être au même moment ou se succèdent au cours de l’Antiquité ou du Moyen Âge.

À l’angle nord-ouest de l’emprise, une seconde zone dense en vestige a pu être observée livrant quelques trous de poteaux, mais surtout plusieurs grandes fosses venant saper les niveaux argileux. Il pourrait s’agir d’une zone d’extraction d’argile.

Cette première occupation antique n’a révélé que peu d’indices matériels ne laissant la place qu’à des hypothèses de restitution de plan pour cette période. Néanmoins, le plan supposé qui en découle a permis d’entrevoir la mise en place d’une petite exploitation modeste, marquée par la présence d’un petit bâtiment autour duquel se met en place un premier réseau parcellaire. La découverte de plusieurs fragments de meule, de foyers, de fours culinaires, de fossés délimitant de grands espaces suggère l’idée d’une économie agro-pastorale.

Faisant suite à l’occupation antique précoce, la Phase 2 couvre la période située entre les années 70 et 140 de notre ère. L’étude céramique a permis de scinder cette période en deux sous-phases. La première, phase 2A, paraît relativement discrète avec, au total, seulement cinq structures datées. Toutefois, cette période couvrant la période flavienne (70 de n. è.) jusqu’au règne de Trajan (vers 110-120 de n. è.) a livré un ensemble céramique assez important marquant la pérennité de l’occupation. On note la présence d’une grande quantité de tessons de céramique jetés à proximité de l’ensemble 1005 au sein d’un fossé, de deux fosses et d’un trou de poteau. L’une de ces fosses (F. 3073), située à l’ouest du secteur, présente un plan atypique. Son plan ovoïde de grande dimension (4,90 x 2,30 m) possède un creusement central de 2 m par 1 m sur 1,20 m de profondeur, perforant les niveaux argileux. Des rampes orientale et occidentale sont aménagées en direction du creusement central et pourrait indiquer une fonction de puisard ou d’abreuvoir pour les animaux dont les aménagements latéraux permettraient d’accéder au réservoir d’eau.

La phase 2B, datant de 110 à 140 de n. è., se caractérise par la présence d’un lot céramique découvert au sein de seulement deux structures : une fosse et un fossé. Cette petite exploitation rurale semble encore marquée au cours de cette période, même si la plupart des fossés des phases antérieurs semblent comblés au profit d’un nouveau découpage parcellaire. De nouveaux fossés, formant un système d’enclos au sud du secteur 1, viennent ainsi couper les fossés antérieurs et sont vraisemblablement installés entre les phases 2A et 2B. Ces fossés délimitent un nouvel espace de près de 2900 m² (52 x 55 m) dont une ouverture possible se trouve au sud-est. Il est probable que l’ensemble 1005 soit encore en activité jusqu’à la phase 2B. En témoignent les fragments de céramique découverts au sein d’une couche de démolition datés des années 70-140, indice de sa période de fréquentation.
On voit donc se mettre en place, tout au long de la phase 2, un effacement progressif du réseau parcellaire établi dans la première moitié du ier siècle par la création d’un nouveau système d’enclos reprenant approximativement la même orientation au cours de la phase 2B. A contrario de la phase précédente, on note une organisation de l’espace moins structurée avec l’établissement d’un seul enclos disposé au sud du petit bâtiment rural (ensemble 1005). Il apparaît donc très clairement que la première exploitation ne subit pas d’accroissement exponentiel de ces ressources économiques mais plutôt une stagnation. Ceci est marqué par la rareté des nouvelles structures et du mobilier découvert. De façon analogue à la phase 1, ce secteur semble consacré essentiellement à des activités agricoles de type maraîcher ou pastoral. Il est fort possible qu’une zone d’habitat plus importante soit présente à proximité orientale de l’emprise de fouille.

La dernière occupation antique (Phase 3), comprise entre le milieu du iie s. et le milieu du iiie s., n’a été perceptible qu’au travers de quatre structures situées au niveau du secteur 1. Cependant, elles ont livré un mobilier céramique relativement important dû à la nature spécifique des dépôts. Deux fosses, déjà comblées au cours de la Phase 2A, ont été recreusées et un nouveau dépôt a été installé. Le dépôt le plus parlant est celui mis au jour au sein de la très grande fosse F. 3073 munie de rampes latérales. Il se caractérise par un ensemble de vases complets (gobelet métallescent, marmite tripode, cruches…) présentant, pour la plupart, des traces de coup de feu sur les flancs, ce qui laisse supposer que les récipients se trouvaient en position latérale sur un foyer avant dépôt. Certains vases ont été brisés avant d’être brûlés. Plusieurs fonds de gobelets en terra nigra ont été mis au jour sans qu’aucun bord n’ait été retrouvé, symbole d’un sabrage probable. Contrairement aux phases précédentes, la vaisselle culinaire est beaucoup moins représentative, renforçant l’idée d’un dépôt particulier. L’ensemble de ces éléments ne sont pas sans rappeler les dépôts rituels de crémation dans le cadre de banquet funéraire, mais l’absence de bûcher à proximité ou de mobilier particulier (balsamaire, statuette en terre blanche…) ou de restes d’ossements, nous oblige à rester prudent.

L’hypothèse d’un dépôt marquant l’abandon de site n’est pas à exclure puisque l’occupation semble s’interrompre à cette phase, même si quelques tessons datés du ive siècle ont été collectés de manière éparse dans certaines couches de colluvions de l’emprise. Ce geste d’abandon de site a été observé à proximité sur la commune d’Avermes au sein d’un puits et se retrouve généralement associé aux structures hydrauliques, ce qui pourrait conforter l’hypothèse de la fonction de puisard ou d’abreuvoir de la grande fosse. Le bâtiment central (ensemble 1005) est définitivement abandonné puisque plusieurs tessons de céramique de cet horizon ont été retrouvés au sein des niveaux de démolition.

Une occupation de la fin du Haut Moyen-âge
Une dernière occupation datant de la fin du Haut Moyen Âge (IXe-Xe s.) se concentre au nord-est de l’emprise, au sein de la grave, à proximité de la zone humide. Un premier bâtiment sur poteaux trapézoïdal à deux nefs (ensemble 1001) a été mis au jour. D’une superficie de 56 m², il est bordé en partie méridionale de fosses dont l’une, quadrangulaire, présentait un négatif de cuvelage en bois. À l’est de ce bâtiment se trouve une zone dense en structures fossoyées parmi lesquelles un bâtiment (ensemble 1002) a pu être identifié. De taille beaucoup plus imposante (80 m²), ce bâtiment possède un plan et une orientation similaire au bâtiment précédent mais présente un auvent sur sa face méridionale. Une grande fosse quadrangulaire, découverte à l’intérieur, a livré de nombreux tessons de céramique ainsi que trois lames de couteau et un ciseau. La présence de nombreuses cruches et de pots attestent un faciès domestique indiquant probablement la fonction d’habitation du bâtiment. L’ensemble 1001 serait, quant à lui, davantage associé à une fonction agricole (grange, étable…). Au sud-est de l’ensemble 1002, plusieurs trous de poteaux semblent délimiter l’occupation par un système palissadé. De nombreuses fosses ont été aperçues le long de cette palissade et aux abords de l’ensemble 1002.

Ces vestiges sont un témoin important de l’occupation carolingienne dans ce secteur qui était jusqu’alors inconnu, les premières traces de l’occupation médiévale ne débutant qu’à la fin du xiie siècle. Même si l’identification des deux bâtiments mis au jour n’est pas chose aisée, elle suppose des fonctions différentes témoignant de la mise en place d’une petite occupation structurée suivant des orientations similaires et close par un système de palissade au sud-est.

Que ce soit au cours de l’Antiquité ou du Haut Moyen Âge, le site n°8 témoigne d’une occupation rurale tournée vers des activités agro-pastorales dont la zone d’habitat pourrait se développer plus à l’est, sous l’actuelle ferme de « La Bergerie », au niveau de la zone de replat. La faible densité de bâtiments couplée à la rareté du mobilier découvert témoigne en cette faveur ou du moins confirme la présence d’une occupation modeste.

 D. Tourgon

Détail du dépôt de vases antiques

Commune: Villeneuve-sur-Allier
Adresse / lieu-dit: Site 8, La Croix de la Bergerie
Canton / Département: Allier (03)
Pays: France

Date de l’intervention:
du 22/06/2015 au 02/10/2015

Période(s) concernée(s): Antiquité romaine ; Moyen-Age

Surface: 22 865 m²

Nature de l’intervention:
Opération d’archéologie préventive liée à un aménagement routier

Responsable d’opération: D. Tourgon
Suivi scientifique:
SRA Auvergne
Aménageur: DREAL Auvergne

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