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Luyères - Le Village


La fouille archéologique du « 10-12, rue Louis Doé – Le Village » est située sur la commune de Luyères, dans la partie orientale du Bassin parisien, à une dizaine de kilomètres au nord-est de Troyes. La commune se situe sur les plateaux crayeux qui forment le revers de cuesta de la Côte de Champagne, au cœur d’un paysage typique de la Champagne sèche caractérisé par des collines de faible altitude. Le village de Luyères se situe en contrehaut de la vallée de la Seine, sur le flanc occidental de la vallée de la Barbuise, affluent de l’Aube, au nord-ouest par incision (SE-NO) des craies du Turonien. L’emprise de la fouille se situe à moins de 100 m à l’ouest de son cours, au débouché d’un thalweg bifide d’orientation SO-NE qui se développe depuis la butte des Vermillones, point culminant du secteur à 225 m d’altitude. Le site s’inscrit donc à la rencontre des formations sédimentaires issues de l’altération du substrat crayeux principalement sous la forme de « graveluches » ou grèzes de craie et des alluvions de la Barbuise. L’emprise correspond au dernier terrain agricole non bâti au sein de l’agglomération de Luyères, dont l’enclave de 2 ha est localisée à 300 m au sud du centre-bourg. Ce dernier s’organise autour de l’église Saint-Julien, dont la construction, datée de la fin du XVe s., se situe au croisement de la voie dite « romaine » (axe est-ouest) et de la rue principale du village (axe nord-sud) qui longe le périmètre de la fouille à l’ouest. Le projet de lotissement de l’intégralité de la parcelle porté par la Mairie de Luyères, a motivé la prescription d’une fouille archéologique sur une surface d’au moins 1,5 ha, dont l’opération a été réalisée entre juillet et octobre 2023. 

L’opération s’inscrit dans un secteur encore relativement peu investi par l’archéologie préventive. Elle permet de documenter la partie nord-est des communes du PCR « La plaine de Troyes » (Riquier et al., 2024 : 14-23) qui, depuis les grands travaux autoroutiers de l’A26 (1993-1995), est très nettement restée en marge des politiques de prescriptions, plus systématiquement concentrées sur les aménagements de la vallée de la Seine (secteur de Troyes), de sa rive droite (Lavau et Saint-Parres-aux-Tertres) et plus largement à ceux de la plaine occidentale de la Champagne crayeuse (Torvilliers et Rosières-près-Troyes) ou humide (Parc Logistique de l’Aube ; ibid. : 102). La fouille de Luyères « Le Village » intervient dans le cadre d’une reprise significative des activités archéologiques dans la vallée de la Barbuise, qui s’opère à la faveur du fort développement économique (installations autoroutières, éoliennes, méthaniseurs) et de la pression démographique (lotissements) que la métropole troyenne exerce depuis moins d’une dizaine d’années sur ses périphéries. 

La fouille a permis de mettre au jour un total de 448 structures, qui s’implantent sur le bas de versant sud de l’extrémité orientale de la vallée sèche des Vermillones, entre 148 et 141 m d’altitude, avec un double pendage vers le nord en direction du thalweg, et vers l’est en direction de la Barbuise. 

Le Néolithique final est représenté par trois fosses « en Y » d’environ 2,50 m de profondeur chacune, espacées entre elles de 80 à 100 m sans organisation particulière, dans la pente ou en pied de versant sud-ouest du terrain. Deux analyses au 14C réalisées dans la couche d’utilisation et le colmatage définitif de l’une d’entre elles (F1367), ont permis de dater son fonctionnement du Néolithique final I (CIRAM-11077 : 4084 ± 39 BP, 2866-2490 cal. BC à 2 σ), et son remplissage, principalement composé des produits de la désagrégation des formations superficielles, s’est effectué sur près d’un millénaire jusqu’à son obturation au cours du Bronze moyen I (CIRAM-11076 : 3261 ± 33 BP, 1614-1448 cal. BC à 2 σ). 

L’occupation correspond à un habitat du Bronze final dont la chronologie couvre l’intégralité de la période, comprise entre le Bronze final I et le Bronze final III. Bien que ses vestiges aient livré très peu de mobiliers, à l’exception de deux ensembles clos (F1262, F1402), une série de huit datations au 14C corrélées à l’organisation spatiale générale des infrastructures, a permis de mettre en évidence trois phases d’aménagement successives du site entre 1325 et 800 av. J.-C. Au cours de cette période, l’occupation se structure autour d’un fossé d’enclos curviligne, dégagé sur une longueur de 140 m, qui s’installe sur le dernier relief du versant, à la limite d’une zone alluviale soumise aux débordements de la Barbuise. Il délimite une surface de 3550 m² à l’intérieur de l’emprise, et sa projection symétrique au sud permet a minima de restituer une enceinte ovoïde de près de 7500 m². Le creusement du fossé présente certaines caractéristiques morphologiques qui, associées à la présence de quelques indices de poteaux plantés, plaident en faveur d’un enclos sur tranchée de fondation, destinée au calage ajusté d’une palissade en bois ou en terre et bois. 

La première phase d’occupation (1325–1190 av. J.-C.) correspond à l’installation d’une grande construction à neuf poteaux de 47 m² à l’intérieur de l’enclos (ENS2), que l’on restitue sous la forme d’un bâtiment à charpente de « chevrons formant fermes ». Au cours de la seconde phase d’occupation (1220-980 av. J.-C.), l’habitat se développe à l’extérieur de l’enclos, sous la forme de plusieurs « lotissements » d’orientation similaire NO-SE. Chaque ensemble se compose d’un bâtiment d’habitation à « module porteur » sur quatre (ENS5, ENS6) ou six ancrages (ENS35) et parois rejetées non armées en terre crue, dont la construction est indirectement attestée sur le site par la production locale d’adobes de « graveluches » ou « carreaux de terre » sur le site au cours de la période. Au sein de chaque lot, ces grands bâtiments sont associés à de plus petites infrastructures sur quatre ou six poteaux porteurs, de type greniers surélevés (ENS3, ENS4, ENS33, ENS34, ENS36, ENS37). Chacune de ces unités d’exploitation à vocation agricole, assimilables à des fermes, s’implante progressivement dans la continuité spatiale et visuelle de la précédente (sans recoupement ni chevauchement) sous la forme d’un vaste alignement SO-NE, qui semble s’être établi en fonction d’un espace de circulation linéaire délibérément laissé libre en avant de la palissade probablement encore en usage au moment de ce développement. La troisième phase d’occupation (1050-800 av. J.-C.) se caractérise par une réoccupation de l’espace intérieur de l’enclos, par un bâtiment sur six poteaux de 23 m² à toiture à deux pans (ENS1) qui livre notamment une applique à griffes en alliage cuivreux. Ce bâtiment est associé à deux fosses d’extraction de « graveluches » réutilisées en dépotoir domestique. 

Parallèlement au développement de l’habitat, le site protohistorique de Luyères « Le Village » se caractérise par l’implantation de neuf ensembles fossoyés dits « polylobés » que l’on rattache à une fonction d’extraction de la terre. Sur le site, celle-ci correspond soit à des argiles de décarbonatation localisées en pied de versant (US1000-6), soit à des niveaux meubles ou indurés de cryoclastes de craie, ou « graveluches », qui constituent les pentes et le sommet du terrain (US1000-4). L’analyse macro/micromorphologique des éléments en terre crue retrouvés dans les remplissages a permis à la fois de mettre en évidence la fabrication de torchis à partir des argiles de décarbonatation, mais aussi surtout, d’attester la fabrication d’adobes de « graveluches » ou « carreaux de terre » dès l’étape ancienne du Bronze final, témoignant ainsi de la précocité de certains modes constructifs et, par extension, de certaines architectures possibles, à « modules porteurs » et parois rejetées notamment, réputées apparaitre à la période hallstattienne. L’analyse volumétrique de ces ensembles polylobés, dans le cadre du développement d’une nouvelle méthode d’enregistrement photogrammétrique et de modélisation 3D (LOBSTER ; Tramon 2025), a permis de mettre en évidence la récurrence de composantes morpho-fonctionnelles au sein de chaque fosse-chantier de chaque ensemble polylobé, permettant de définir un modèle tripartite, composé d’un front d’extraction, d’une fosse de travail et de redistribution des matériaux, et d’accès aménagés (emmarchements, rampes, « galeries » de circulation interne). En outre, l’analyse volumétrique phasée de ces ensembles a permis de mettre en évidence l’existence de contraintes, probablement parcellaire (axe NO-SE), dans l’organisation de ces chantiers d’extraction, qui pourraient témoigner plus largement de la mise en place d’un « cadre foncier » structurant l’habitat, les infrastructures et les zones exploitées.

Enfin, la période protohistorique est ponctuellement représentée par une paire de fosses isolées (ENS51), riches en mobilier du Hallstatt moyen, qui témoignent d’un habitat proche probablement situé hors emprise. 

La période médiévale est essentiellement représentée par un total de 18 constructions à sol excavé, correspondant à 23 états de construction, et dont la majorité d’entre elles correspondent à des cabanes excavées (≤ 14 m²). Les premières installations identifiées sur le site, datées des XIe – XIIe s., forment un ensemble de structures localisées à l’extrémité SO du site, en bordure orientale de la rue principale du village (actuelle rue Louis Doé, D8). Elle se compose à la fois de cabanes à fonction indéterminée (F2235, ENS52, ENS44, F2048), d’une cave (F2239) et d’infrastructures de stockage enterrées (F2233, F2234) ou de parcage (ENS38 ?), ainsi que d’une probable construction à vocation artisanale, spécialisée dans la transformation des produits végétaux (F2238). L’organisation linéaire de ces aménagements et des espaces vides intermédiaires délimite des bandes de 6 à 8 m de large qui suggèrent une structuration de l’occupation dans le cadre de la mise en place d’un parcellaire laniéré. Chaque unité d’exploitation ou ferme semble être associée à une parcelle agricole située au sud, face aux accès des constructions à sol excavé. Cet ensemble sera ensuite abandonné au cours du XIIe s. à la faveur de l’installation de ? huit nouvelles constructions à sol excavé (d’ouest en est : F2340, F2343, ENS31, ENS41, ENS40, ENS39, F2151-13, F2151-1), dont le développement progressif jusqu’à la fin du XIIIe s. s’organise en bordure nord d’une grande rue (F2044) prolongée de l’espace d’une cour fermée au NE (F2151) au sein de laquelle s’ouvrent deux puits (F2211, F2277). Au nord et à l’arrière des constructions à sol excavé, on trouve aussi quelques témoins du stockage de l’eau (citerne F2037 – ENS53) ou des denrées (silo F2335). L’installation se compose majoritairement de cabanes à fonction indéterminée (F2340, F2343, F2151-13, F2151-1), d’un probable bâtiment de plain-pied, dont témoigne indirectement l’aménagement d’une grande cave sous plancher (ENS41), et de trois unités artisanales qui présentent des ancrages internes probablement destinés à l’installation d’un métier à tisser (ENS31, ENS40, ENS39). La majorité de ces constructions à sol excavé présentent des traces soit d’entretien ponctuel en sous-œuvre, soit de réfection intégrale des éléments porteurs de la charpente, qui témoignent de la longévité de ce quartier à forte composante artisanale, entre la fin du XIIe et le courant du XIIIe s. Entre le XIIIe et le XIVe s., un groupe de trois constructions à sol excavé s’installe dans l’angle NO de la fouille. Il se compose de deux cabanes à fonction indéterminée (F2026, F2023), alignées sur un axe OSO-ENE, associées à une cabane probablement spécialisée dans le tissage (ENS43).

L’occupation médiévale du site de Luyères « Le Village » se caractérise par un déplacement continu de ses installations, depuis le sud en direction du nord de l’emprise, entre le XIe et le XIVe s., en direction du centre bourg actuel de Luyères, matérialisé par l’église actuelle dédiée à Saint -Julien située à 230 m au nord de la fouille. Cet édifice correspond à une construction de la fin du XVe s. ou du début du XVIe s., dont on peut toutefois supposer qu’il corresponde à l’emplacement de l’église mentionnée dès le XIIe s. Compte tenu du fenêtrage relativement limité de l’intervention, de l’absence de structures de l’habitat, mais aussi d›informations sur le reste du territoire de la commune, il serait difficile d’interpréter cette apparente translation vers le nord comme le témoin d’un déplacement intégral du centre du village vers l’emplacement de l’église actuelle. Le schéma d’organisation spatiale des structures en bordure de la rue principale de Luyères, pourrait tout au plus être révélateur d’un phénomène local de dilatation/concentration de l’habitat et de ses annexes dans ce secteur méridional du village. 

La fin de la période médiévale se caractérise par une rupture géographique dans la dynamique d’occupation du site, avec le déplacement des installations du XVe s. dans le secteur SE de l’emprise, sous la forme d’une succession de deux constructions à sol excavé (F1073 < ENS24) qui préfigurent l’adoption de nouveaux modèles architecturaux et l’augmentation des surfaces excavées (> 14 m²), la mise en œuvre de charpentes à poteaux faîtiers et une modification des dispositifs d’accès (marche dégagée dans l’angle).

La période moderne, entre le XVIe et le XVIIIe s., prend la forme de cinq ensembles de structures, dont les modalités d’implantation vont rompre avec la régularité de l’organisation en lanière caractéristique de la période médiévale précédente, avec une translation de l’occupation qui s’opère depuis l’axe principal d’accès au village à l’ouest (rue Louis Doé) en direction de la Barbuise à l’est (rue Frémine). Les mutations initiées au XVe s. se répercutent également au niveau des modes architecturaux des 20 constructions à sol excavé (21 états) découvertes sur le site. On observe, non pas un arrêt de l’emploi des cabanes et bâtiments excavés, mais à la fois une augmentation progressive de leur emprise au sol, parallèlement à une standardisation des constructions vers un modèle de charpente à deux poteaux axiaux (type 2.1) renforcée parfois par un poteau ou un pilier central (type 2.2). Seul le bâtiment F2091 fait figure d’exception avec sa maçonnerie en moellons de craie. On observe également un changement des modalités d’accès, avec le remplacement des excroissances du creusement caractéristiques de la période médiévale (sorte d’encoches surélevées de fixation d’un escalier ou échelle en bois), par la création d’une marche systématiquement disposée à l’angle de l’excavation principale. Le tournant pris dans l’architecture se répercute dans l’utilisation de ces bâtiments. Contrairement à la période médiévale où la majorité des bâtiments excavés peuvent être rattachés à des activités artisanales, on retrouve ici une majorité de bâtiments de vie et/ou de pièces de stockage (vaisselle de cuisine, récipients en métal, verres à pied et clous d’ameublement). Mais l’élément le plus remarquable de cette période, est la perduration de l’utilisation de constructions à sol excavé, sans interruption depuis le XIe s. jusqu’au début du XVIIIe s. 

La période contemporaine livre, quant à elle, une majorité de vestiges datés de la transition entre le XVIIIe s. et la première moitié du XIXe s., qui correspondent à la fondation de plusieurs bâtiments, associés à la mise en place de nombreux puits. L’emprise au sol des vestiges de cette époque se matérialise par des fondations maçonnées et des tranchées de récupérations marquant l’existence d’au moins trois structures bâties, une dans l’angle nord-est de l’emprise (ENS17), une longeant la berme nord (ENS16) et une en limite ouest d’emprise (ENS28-ENS30).


Revue de presse :


Commune : Luyères

Adresse/lieu-dit : Le Village

Département/Canton : Aube

Année de fouille : 2023

Période principale d'occupation : Age du Bronze,Age du Fer

Autres périodes représentées : Moyen Âge,Epoque contemporaine

Responsable d'opération : Arthur TRAMON

Aménageur : Mairie de Luyères

Raison de l'intervention : Construction d'un lotissement

Type de chantier : Sédimentaire (Fouille préventive)


Notice de présentation brut de fouille :