Archives de catégorie : Moyen-âge

Rempart, crimes et botanique

Rempart, crimes et botanique

Résultats de l’accompagnement archéologique à l’Orangerie de Montbard

L’ambitieux projet de réhabilitation du parc Buffon et de ses abords, porté depuis juin 2019 par la municipalité de Montbard, se poursuit. De juillet 2020 au printemps 2021, il s’est attaché à la création du pôle pédagogique et récréatif de l’Orangerie, en contrebas de l’ancien château. À la demande du Service Régional de l’Archéologie de Bourgogne-Franche-Comté, les archéologues de la société Archeodunum, sous la responsabilité de Cécile Rivals, ont accompagné ces travaux.
L’intervention archéologique a été plurielle : un suivi de travaux, pour accompagner le creusement de tranchées de réseaux et de fosses de plantation et documenter les vestiges archéologiques ; une étude du bâti, pour analyser deux caves aux singuliers graffiti ; enfin, une étude documentaire, pour faire dialoguer résultats archéologiques et sources historiques. Sur les surfaces explorées, les résultats sont spectaculaires, avec notamment l’identification du rempart nord de la ville médiévale et la découverte d’une prison contemporaine de Buffon.

 

Les traces de la fortification urbaine médiévale

Cécile Rivals et son équipe ont commencé par découvrir une portion de la fortification urbaine de Montbard, dont le tracé était encore méconnu. Un tronçon du mur de courtine de cet ouvrage défensif, large de 1,50 m, ainsi qu’une tour semi-circulaire accolée ont été mis au jour en limite nord de l’emprise. Les sources écrites nous permettent de savoir que ce rempart a été édifié avant le milieu du XIVe siècle, puis largement reconstruit au début du XVIIe siècle.

Plan phasé des vestiges superposé à une vue aérienne de 2017. Fond Geoportail
Plan phasé des vestiges superposé à une vue aérienne de 2017. Fond © Geoportail
Vestiges de la tour semi-circulaire médiévale et du rempart
Vestiges de la tour semi-circulaire médiévale et du rempart

Chez Bogureau et compagnie : un îlot d’habitation de l’époque moderne

Dans l’espace intra-muros, les murs de plusieurs maisons sont apparus sous les remblais. Ces murs formaient les caves enterrées d’un îlot urbain de la fin du Moyen Âge ou de l’époque moderne. La trace de ces bâtiments a également été retrouvée dans des actes de vente de la seconde moitié du XVIIIe siècle. On dispose ainsi d’une brève description de ces maisons avant leur destruction, et on connait les noms des familles qui y ont vécu : Bogureau, Berthuot, Cochat et Varret – des ancêtres de Montbardois d’aujourd’hui ?

Un lieu d’incarcération au temps de Buffon

Nos spécialistes de l’archéologie du bâti ont étudié deux caves enterrées, découvertes fortuitement avant le début des travaux. Il s’agit de deux espaces voûtés superposés, une organisation qui témoigne de l’adaptation à la forte pente marquant ce secteur de la ville. Une troisième cave a été entrevue lors du suivi de travaux, mais il n’a pas été possible d’y pénétrer.
Ces trois caves appartiennent à un bâtiment disparu, qui a servi de prison entre 1726 et 1774. Sur les murs, les prisonniers ont laissé des traces émouvantes de leur passage, sous la forme d’un impressionnant enchevêtrement de graffiti, dessinés ou incisés. Les représentations sont très variées : portraits, bateaux, inscriptions, peignes de comptage du temps ; à la vue de quelques dessins de plantes en pot, il est difficile de ne pas penser à la proximité des grands travaux botaniques de Buffon, contemporains de ces sinistres cachots.

Bateau et comptages de temps dessinés sur le mur d’un des cachots (fausses couleurs)
Bateau et comptages de temps dessinés sur le mur d’un des cachots (fausses couleurs)
Portrait incisé dans l’enduit de la cave haute. Le personnage porte un bonnet typique des marins du XVIIIe siècle
Portrait incisé dans l’enduit de la cave haute. Le personnage porte un bonnet typique des marins du XVIIIe siècle
Plante en pot dessinée sur l’enduit de la cave haute (fausses couleurs).
Plante en pot dessinée sur l’enduit de la cave haute (fausses couleurs).

L’Orangerie de Buffon

Après avoir transformé l’ancien château de Montbard en jardin botanique, le naturaliste Georges-Louis Leclerc de Buffon s’est attaché à installer une Orangerie. Celle-ci, mentionnée à partir de 1742, se compose dans un premier temps d’une serre, d’un puits et de parterres. En 1780, elle est agrandie vers le nord, à l’emplacement de l’îlot d’habitation découvert. C’est également dans ce cadre que Buffon échange une de ses propriétés contre l’ancienne prison, à la pointe sud-est de l’Orangerie.
Ces aménagements successifs sont attestés tant par les documents anciens que par les vestiges archéologiques. L’ensemble donne l’image d’un jardin soigné, où les orangers et les citronniers plantés en pots étaient rentrés l’hiver dans des serres chauffées. Des statues et de nombreuses fleurs agrémentaient les allées plantées de sycomores.

Et après ?

Au cours du XXe siècle, les serres de l’Orangerie servent de gymnase pour l’école primaire de Montbard, tandis qu’une partie des jardins devient un parking. Aujourd’hui, le seul bâtiment encore conservé accueille le service de médiation culturelle du Musée Buffon et le siège de la Société naturaliste du Montbardois. Et, avec l’aménagement d’une aire de jeux dans un écrin de verdure, c’est une nouvelle page de l’histoire de ce secteur qui est en train de s’écrire.
Côté archéologie, nos experts étudient l’ensemble des données recueillies (photos, dessins, objets, archives) afin de comprendre au mieux comment on a vécu, libre ou enfermé, dans ce secteur de Montbard au cours des siècles. Tous les résultats sont rassemblés dans un rapport de fouille abondamment documenté.

Travail en cours sur les vestiges de l’Orangerie
Travail en cours sur les vestiges de l’Orangerie

Opération d’archéologie préventive conduite entre juillet 2020 et mars 2021 sur la commune de  Montbard (Côte-d’Or), au lieu-dit Parc de l’Orangerie, en préalable à la création du pôle pédagogique et récréatif de l’Orangerie.

Prescription et contrôle scientifique : Service régional de l’archéologie de Bourgogne Franche-Comté

Des archéologues à l’assaut de Guérande

Des archéologues à l’assaut de Guérande

Des remparts exceptionnels

Guérande est l’une des rares villes bretonnes, avec Concarneau, Dinan et Saint-Malo, à avoir conservé l’intégralité de son enceinte urbaine. Cette fortification a pris sa forme définitive au 15e siècle, mais certaines parties pourraient dater du 13e siècle.

Elle servait à protéger les habitants en cas d’attaque tout en ayant un rôle politique, économique et symbolique. Les conflits étaient nombreux, comme la guerre de succession de Bretagne au 14e siècle, ou les guerres de religions au 16e siècle.

L’enceinte est longue de 1 250 m. Actuellement, elle se compose de six tours, de quatre portes monumentales et d’une poterne. Le tout est relié par des murs imposants, munis d’un chemin de ronde.

Vue aérienne de l'enceinte urbaine et de la porte de Saillé
Vue aérienne de l'enceinte urbaine et de la porte de Saillé
Plan de l’enceinte urbaine de Guérande (BOESWILLWALD - 1878)
Plan de l’enceinte urbaine de Guérande (BOESWILLWALD - 1878)

Enrichir les connaissances grâce à l’archéologie

Guérande, Ville d’art et d’histoire, soucieuse de conserver ce patrimoine architectural qui fait sa renommée, a lancé depuis quelques années un vaste programme de restauration de ses monuments historiques. La Direction Régionale des Affaires Culturelles a demandé que des archéologues accompagnent ces travaux pour étudier l’ensemble des maçonneries et procéder à des fouilles lorsque des terrassements sont prévus. Les études compléteront celles menées depuis 2016 à d’autres endroits de la ville pour retracer, à terme, l’histoire architecturale de l’enceinte urbaine de Guérande.

Travaux en cours sur les remparts
Travaux en cours sur les remparts
Déambulation sur les échafaudages
Déambulation sur les échafaudages
Relevé en cours
Relevé en cours

Les missions des archéologues

Les archéologues, sous la direction de Jean-Baptiste Vincent ont pour missions de déterminer les phases chronologiques (notamment les origines) et les modalités d’accès au sommet des remparts. Ils vont également étudier les dispositifs défensifs (archères, bouches à feu), pour analyser l’évolution de la fortification en lien avec celle des armements (développement de l’artillerie à partir du 15e siècle).

La tranche de travaux en cours porte sur deux secteurs : au nord de la ville, une longueur d’environ 100 mètres de la Porte Vannetaise, traditionnellement qualifiée comme étant la porte la plus ancienne de l’enceinte, à la Tour de Kerbenet ; et au sud, la Porte de Saillé et un tronçon d’environ 75 mètres à l’est de la porte.

Nuage de points photogrammétrique
Nuage de points photogrammétrique
Relevé de l'élévation extérieure par photogrammétrie de l'enceinte urbaine de Guérande
Relevé de l'élévation extérieure par photogrammétrie de l'enceinte urbaine de Guérande

Une multiplicité d’approches

Pour obtenir les relevés nécessaires à l’étude architecturale, les archéologues recourent à des méthodes numériques. Grâce à des méthodes recourant au laser et à la photographie, avec l’assistance d’un drone, on obtient des documents de haute précision.

Ce sont ensuite toutes les composantes de la construction qui sont passées en revue : les matériaux et leur mise en œuvre, les programmes techniques, les recouvrements successifs des enduits, les charpentes, les sols. Ces données sont confrontées aux archives historiques, afin de retracer, autant que faire se peut, l’histoire architecturale des constructions.

Qu’est-ce que l’archéologie du bâti ?

Des mégalithes préhistoriques à l’architecture contemporaine, des milliers de constructions sont les témoins de notre histoire. Elles conservent les traces de celles et ceux qui les ont édifiées, habitées, transformées.

L’archéologie du bâti est une discipline de l’archéologie qui étudie les élévations des édifices. Elle consiste à « lire les murs » afin de retrouver les phases de travail, les traces de reprise ou de transformation. Elle cherche également à comprendre les chantiers de construction. Cette connaissance scientifique est indispensable pour accompagner la conservation et la mise en valeur du patrimoine bâti.

Reportage de France TV réalisé à l’occasion de ces travaux de restauration

Opération d’archéologie préventive de mars 2021 au printemps 2022 en accompagnement de la restauration des remparts.

Prescription et contrôle scientifique : Service régional de l’archéologie des Pays de la Loire.

Maîtrise d’ouvrage : Mairie de Guérande

Opérateur archéologique : Archeodunum (Responsable : Jean-Baptiste Vincent)

Chambery-musee-savoisien

Chambéry : Du couvent franciscain au Musée savoisien

Du couvent franciscain au Musée savoisien : premières découvertes d’une fouille médiévale à Chambéry

Le Musée Savoisien, musée départemental d’histoire et des cultures de la Savoie à Chambéry est installé dans l’ancien couvent des cordeliers, un ensemble classé aux Monuments Historiques accolé à la Cathédrale Saint-François-de-Sales de Chambéry. Il fait actuellement l’objet d’un ambitieux projet de rénovation porté par le département de la Savoie. Dans le cadre de ce chantier, le Service Régional de l’Archéologie a prescrit une opération d’archéologie préventive, concernant une partie du bâti et le sous-sol de plusieurs bâtiments du Musée. Cette opération a été menée pendant plusieurs mois en deux grandes phases, de 2018 à 2020, par une équipe Archeodunum sous la direction de Quentin Rochet.

Huit cents ans d’histoire chambérienne

Le couvent de Chambéry appartient à l’ordre des frères mineurs (franciscains) fondé par Saint François d’Assises (†1226), et plus tard à sa branche conventuelle. Il est construit à l’extérieur de la ville à une date difficile à préciser dans la première moitié du XIIIe siècle, avant sa première attestation en 1253. La ville, devenue capitale de la Savoie, l’englobe dans son extension et sa nouvelle enceinte urbaine dès la fin du siècle suivant. La première église conventuelle, attestée dès 1282, est remplacée au XVe siècle par une église plus imposante, l’actuelle Cathédrale Saint-François de Sales, dont le chantier principal s’étend sur près d’un siècle.

Dans la seconde moitié du XVIIe siècle, d’importants travaux remanient profondément les bâtiments conventuels pour leur donner leur configuration actuelle autour du grand cloître bien connu des Chambériens.  À la fin du XVIIIe siècle, la ville devient enfin siège d’évêché – le décanat de Savoie participait jusque-là de l’évêché de Grenoble – mais la place manque pour y installer cathédrale et palais épiscopal. Le choix se porte vers le seul ensemble urbain à même d’accueillir le nouvel évêché : le couvent des franciscains. Ceux-ci sont expropriés en 1777 et vont s’installer dans l’ancien couvent des Jésuites. Avec une interruption durant la période révolutionnaire, l’évêché reste dans les murs jusqu’en 1905 tandis que l’église conventuelle conserve son rôle de Cathédrale jusqu’à nos jours. L’ensemble est classé au titre des Monuments Historique en 1906 et 1911. Les bâtiments conventuels sont attribués au musée Savoisien qui ouvre ses portes en 1913.

Vue générale du cloître
Vue générale du cloître
Localisation du couvent dans le parcellaire d'ancien régime (intra muros)
Localisation du couvent dans le parcellaire d'ancien régime (intra muros)
Le couvent sur une gravure de Chambéry au XVIIe siècle
Le couvent sur une gravure de Chambéry au XVIIe siècle
Plaque de foyer aux armes de l'ordre franciscain, découverte dans un mur de la cuisine
Plaque de foyer aux armes de l'ordre franciscain, découverte dans un mur de la cuisine

Dans les murs et dans le sous-sol : le couvent du XIIIe siècle

Avant l’opération archéologique, nos connaissances sur le couvent du XIIIe siècle étaient minces, limitées principalement à quelques éléments architecturaux parmi lesquelles les baies de la salle capitulaire retrouvées dans les années 1980. L’opération a permis de reconnaître dans la construction moderne les murs érigés au Moyen Âge. Mieux encore, elle a vu la découverte des niveaux de circulations du couvent médiéval, relativement bien conservé, entre 1 m et 1,40 m sous les sols actuels.

Ainsi le sous-sol de la salle capitulaire (aile orientale – ancien accueil du musée) conservait son sol en mortier de chaux et ses enduits sur les murs gouttereaux. Le relatif bon état de conservation s’explique en partie par la brièveté d’usage de cet aménagement : dès la fin du XIIIe siècle cet espace intérieur est remblayé sur près d’un mètre de hauteur d’une épaisse couche d’argile étanchéifiant pour lutter contre les problèmes d’humidité récurrents à Chambéry. Une contrainte qui explique également le creusement après la construction du couvent de plusieurs drains sous les bâtiments. Rehaussée, la salle capitulaire communiquait avec le cloître par une porte flanquée de deux paires de baies. La pièce était équipée de banquettes latérales contre ses murs où s’asseyaient les frères pour assister au chapitre et délibérer.

À une même profondeur, l’aile nord du couvent a vu la mise au jour des aménagements du réfectoire. De grande dimension (plus de 20 m de long), celui-ci accueillait – au moins depuis le XIVe siècle – les assemblées de la ville en plus de son usage par la communauté religieuse. Un espace d’environ 1,30 m le long de ses murs périphériques était occupé par des estrades en bois et peut-être par des stalles, tandis que le centre de la pièce présente un solide sol en mortier de tuileau rouge. Sans qu’on puisse attester de leur présence dès la première construction, de hauts piliers viennent soutenir les poutres du plafond comme dans d’autres grands réfectoires franciscains (Paris, Troyes, etc.). La pièce est amputée au XVIIe siècle d’une partie de son emprise par l’agrandissement du cloître.

À la charnière des ailes nord et est, la fouille a permis de découvrir les cuisines de la communauté, au moins pour l’époque moderne : une grande pièce dotée d’une forte pile centrale pour soutenir son plafond, est équipée en cheminée et potagers. D’autres espaces du couvent ont également été fouillés (« Libraria », cour nord-ouest, etc.) et permettent d’identifier les aménagements anciens, les nœuds de circulations, et les modifications successives dans l’organisation spatiale du couvent.

Dans les élévations aussi les maçonneries témoignent des états successifs du couvent. Pour le couvent primitif, elles nous permettent d’envisager un ensemble dépourvu de ses extensions tardives (aile nord-est, escaliers de la période moderne, extension maximale de l’aile occidentale peut-être, etc.) et organisé autour d’un cloître de plus petite dimension que celui du XVIIe siècle. L’articulation de ce premier couvent avec l’église du XIIIe siècle – probablement situé à l’emplacement de l’actuelle cathédrale – nous est toutefois inconnue, la fouille n’ayant que marginalement concerné les secteurs proches de celle-ci.

Plan général des vestiges
Plan général des vestiges
Vue du sol en mortier de tuileau du réfectoire du couvent
Vue du sol en mortier de tuileau du réfectoire du couvent
Vestiges d'une probable tour interne au bâti (escalier ou clocher)
Vestiges d'une probable tour interne au bâti (escalier ou clocher)
Fouille de la petite cour nord-ouest du couvent
Fouille de la petite cour nord-ouest du couvent

Des inhumations dans les bâtiments du couvent

L’aile orientale du couvent est occupée par la salle capitulaire, la « Libraria » – une pièce voutée que la tradition érudite identifie comme bibliothèque de la communauté – et l’ancienne chaufferie du XXe siècle. Ces espaces ont livré durant la fouille un nombre important de sépultures. Une centaine d’entre-elles concernées par le projet d’aménagement ont fait l’objet d’une fouille, mais on peut estimer qu’elles ne représentent qu’une fraction des inhumations dans cette aile, peut-être un sixième. On sait également que d’autres espaces du couvent accueillent des sépultures qu’on devine nombreuses : la galerie du cloître ornée de dalles funéraires, la nef de l’église conventuelle et une partie de l’actuelle place métropole (parvis de la cathédrale).

La majorité des sépultures découvertes l’ont été dans la salle capitulaire, un espace relativement privilégié au sein de l’ensemble conventuel. Si l’église des franciscains n’est pas une église paroissiale, elle accueille parfois les laïcs, plus encore après leur mort. C’est également le cas de la salle capitulaire, dernière demeure d’une population mixte comprenant tous les âges et tous les sexes, dont un nombre significatif d’individus présentant des indices de stress de nature carentielle. Les inhumations y ont lieu entre la fin du XIIIe siècle (après rehaussement du niveau de sol) et le début de l’époque moderne. Elles se font selon deux orientations distinctes, probablement contraintes par les dalles de pavement de la pièce. L’étude des sépultures tend à montrer que la majorité des défunts, si ce n’est la totalité, a été inhumée habillée ou enveloppée d’éléments textiles comme le prouve notamment la mise au jour d’épingles de « linceul », d’autres conservent les vestiges de cercueils en bois. Les sépultures les plus tardives comportaient en outre des chapelets de facture soignée. La « Libraria » se distingue par l’inhumation dans un angle de la pièce d’un groupe constitué uniquement d’enfants et d’adolescents, sans qu’on puisse encore trancher sur les différentes hypothèses expliquant ce phénomène.

En plus des sépultures individuelles, trois caveaux ont été identifiés dans cet espace. Il s’agit de construction de grande dimension couvert de voutes en pierre et desservies par des escaliers d’accès, parfois même par un petit couloir. Seul un de ces caveaux a été concerné par l’intervention archéologique, les deux autres n’étant que très superficiellement concernés par l’aménagement du nouveau musée. L’étude anthropologique, encore largement en cours, permettra de mieux connaître cette population inhumée et d’en rechercher les logiques de recrutement.

Vue d'un des caveaux de la salle capitulaire
Vue d'un des caveaux de la salle capitulaire
Inhumations médiévales et modernes dans la Libraria
Inhumations médiévales et modernes dans la Libraria
Sépulture en cercueil d'un très jeune enfant, XVIIe siècle
Sépulture en cercueil d'un très jeune enfant, XVIIe siècle
Échantillon du mobilier mis au jour dans la salle capitulaire. Chapelet en bois, jeton de compte et sifflet de flute en os
Échantillon du mobilier mis au jour dans la salle capitulaire. Chapelet en bois, jeton de compte et sifflet de flute en os

Des latrines médiévales sous l’aile nord-est

L’aile nord-est du couvent est une construction de la période moderne, attestée au XVIIe siècle et parfois désignée comme logis de l’abbé. Sans indices sur l’occupation de cette espace avant cette construction, la découverte sous cette aile d’un bâtiment médiéval indépendant du couvent constitue une des principales surprises de la fouille. De cet édifice nous ne connaissons que la limite occidentale et les fondations, les élévations et les niveaux de sols ayant été détruits par la construction de l’aile. L’angle situé dans l’emprise de fouille comprenait toutefois une fosse de latrine maçonnée particulièrement bien conservée, scellé dans des niveaux humides par la démolition du bâtiment.

Plusieurs corpus mobiliers particulièrement intéressants ont été découverts dans cette fosse. En premier lieu les restes biologiques : graines et ossements animaux qui, à travers les études archéozoologiques et carpologiques, permettent de restituer « par le menu » l’alimentation des habitants du lieu aux XVe-XVIe siècle. La table dressée pour cette alimentation se décline dans le corpus en cruche en céramique, verres de table et écuelles en bois tournées. Ces dernières, très rarement conservées, car constituées d’un matériau périssable, constituent une découverte exceptionnelle par leur état de conservation. La fosse conservait également une partie des carreaux en céramique d’un poêle domestique de grande dimension. Ces carreaux présentent un riche décor dont chaque motif se répète sur plusieurs carreaux : casque orné d’un cimier et d’armoiries imaginaires, créatures mythiques, dames et troubadours jouant de la musique dans un jardin, décor de muraille et de tour coiffant le poêle, etc. Cet ensemble mobilier, guère conforme à l’idéal de pauvreté franciscain, désigne un habitat élitaire, bénéficiant d’une certaine aisance économique. La relation entre celui-ci et le couvent lui-même reste à définir.

Vue de la fosse de latrines médiévale en cours de fouille
Vue de la fosse de latrines médiévale en cours de fouille
Vue brut de fouille d'une des écuelles en bois découvertes dans les latrines
Vue brut de fouille d'une des écuelles en bois découvertes dans les latrines
Fragment d'un carreau de poêle figurant une dame noble jouant de l'orgue portatif devant une fontaine et un arbre
Fragment d'un carreau de poêle figurant une dame noble jouant de l'orgue portatif devant une fontaine et un arbre

Si la fouille est terminée depuis plusieurs mois, l’étude de ce site est encore très largement en cours. Elle permettra à terme de mieux comprendre l’évolution du couvent et à travers lui tant l’histoire de Chambéry que celle des établissements franciscains. Une partie significative des découvertes sera intégrée au musée Savoisien et à son parcours muséographique, qu’il s’agisse du mobilier archéologique mis au jour sous le musée ou des connaissances sur l’histoire des bâtiments dans lesquels évoluent les visiteurs du musée.

04 – Fouille de deux squelettes

Il y a 2000 ans, des chiens et des hommes sous la place des Carmes à Clermont-Ferrand

Il y a 2000 ans, des chiens et des hommes sous la place des Carmes à Clermont-Ferrand

Sur le passé, la Place

En été 2019, durant 18 semaines, une équipe d’Archeodunum a investi la Place des Carmes en préalable à son réaménagement complet (fig. 1). La décision de faire procéder à ces investigations archéologiques revient au Service régional de l’archéologie (Ministère de la Culture), qui a également contrôlé la bonne exécution des travaux.
C’est la présence de vestiges antiques et médiévaux qui a justifié l’exploration de 2000 m2. Si le maintien des voiries et des réseaux enterrés ont restreint et morcelé la fouille, les découvertes faites par les dix archéologues sont très nombreuses. Elles lèvent largement le voile sur la longue histoire de ce site, de l’Antiquité à nos jours.

Une moisson de découvertes !

Pour la période romaine, la mieux représentée, plusieurs bâtiments appartiennent peut-être à une vaste villa (fig. 2). Ils sont jouxtés par des sépultures d’hommes et d’animaux. Au Moyen âge, on stocke à cet endroit de la nourriture dans des silos enterrés. Plus tard, des sépultures et des maçonneries semblent dessiner un pôle religieux. Enfin, des galeries souterraines d’époque contemporaine restent pour l’heure assez énigmatiques.

01 - Le chantier vu du ciel © Flore Giraud pour Archeodunum
01 - Le chantier vu du ciel © Flore Giraud pour Archeodunum
02 – Plan des principaux vestiges
02 – Plan des principaux vestiges

2000 m2 pour 2000 ans d’histoire

Il y a deux mille ans, lorsque Clermont est encore la ville romaine d’Augustonemetum, le secteur de la Place des Carmes fait partie de la marge nord-est de l’agglomération. Cette zone suburbaine est traversée par des voies d’accès, le long desquelles se développent des nécropoles. Elle accueille également les premiers domaines agricoles qui exploitent les campagnes environnantes. À la fin de l’Antiquité, la ville se rétracte derrière des remparts et le secteur reste inoccupé. C’est avec l’essor de l’entreprise Michelin, à partir de la seconde moitié du 19e siècle, que la place des Carmes embrasse sa véritable fonction d’espace urbain.

Une villa romaine ?

L’équipe a dégagé de nombreuses fondations de murs un peu partout sur le site. La partie centrale s’est avérée la plus riche, avec un bâtiment de plus de 650 m2 (fig. 3). Composé de plusieurs pièces, il comprend notamment une cave et un espace ouvert à l’est, muni de quatre puits.
À la limite ouest du chantier, une abside semi-circulaire, peut-être en lien avec des bains, annonce un édifice probablement plus luxueux, qui se déploie sous le bâtiment Michelin. À l’opposé, une série de murs appartient à une autre construction qui s’étend en direction de l’est.
Pour l’instant, il est difficile de savoir à quoi correspondent ces trois bâtiments. S’agit-il d’une villa (au sens antique du terme, à savoir un domaine agricole) et de ses dépendances ? ou de bâtiments autonomes ?
On relèvera qu’ils partagent une même orientation, et que celle-ci est différente de la trame régulière de la ville antique. Faut-il y voir l’influence d’une voie toute proche ?

03 – Secteur 2 : vue aérienne du grand bâtiment antique
03 – Secteur 2 : vue aérienne du grand bâtiment antique

Des carrières en circuit court

Au contact de ces constructions, une découverte notable est celle d’une série de vastes fosses d’extraction de pierre. Le sous-sol a servi de carrière, ce qui représente une source d’approvisionnement « zéro kilomètre » facile d’accès. On en veut pour preuve le fait que ce sont ces matériaux qui constituent les fondations des murs.

Des offrandes pour l’au-delà

Archeodunum a exploré plusieurs espaces funéraires d’époque romaine. Le plus important se situe au pied du site Michelin, à côté du bâtiment à abside. Il regroupe une trentaine d’inhumations (fig. 4). Des offrandes (vases miniatures et autres objets du quotidien) accompagnent certains défunts (fig. 5 et 6).

04 – Fouille de deux squelettes
04 – Fouille de deux squelettes
05 – Offrandes funéraires
05 – Offrandes funéraires
06 – Fiole en verre
06 – Fiole en verre

Des chiens et des hommes

Un aspect remarquable, et particulièrement émouvant, est la présence conjointe de nouveau-nés, ou de jeunes enfants, et de chiens (fig. 7 et 8). Cette association est une pratique assez répandue en Gaule, notamment chez les Arvernes. À l’instar de nos chiens d’aveugles, mais ici dans le monde des morts, cet animal semble remplir un rôle de guide ou d’accompagnant.

07 – Tombe d’un enfant
07 – Tombe d’un enfant
08 – Inhumation d’un chien
08 – Inhumation d’un chien

Au plus près des vivants

Des zones funéraires plus petites sont au contact des autres édifices antiques. Au centre du chantier, un espace funéraire investit la façade orientale du bâtiment de 650 m2. À l’est, c’est une sépulture de nouveau-né qui a été découverte dans l’habitation (fig. 9). Cette tombe illustre la pratique, très répandue durant l’Antiquité, d’enterrer les tout-petits au sein du foyer domestique.

09 – Tombe d’un nouveau-né
09 – Tombe d’un nouveau-né

Premiers éléments de chronologie

Les premiers résultats, fondés sur l’étude des objets, suggèrent de dater les vestiges entre la fin du Ier et le IIIe s. après J.-C. La fin de l’occupation antique est manifestée par des fosses de récupération de matériaux, ainsi que par le comblement des puits, utilisés comme dépotoirs après leur abandon (fig. 10).
Quant aux sépultures, nous en saurons plus avec les datations radiométriques (carbone 14) qui seront réalisées sur les ossements. Seul indice matériel, une monnaie déposée dans la bouche d’un défunt en guise d’obole nous situe dans les décennies centrales du IIIe siècle après J. C.

10 – Récolte de mobilier
10 – Récolte de mobilier

Silos médiévaux, morts modernes et défense passive ?

En plusieurs zones du site, l’équipe d’Archeodunum a fouillé de nombreuses grandes fosses datées du Moyen âge (fig. 11). Il s’agit sans doute de silos enterrés, destinés au stockage des denrées (notamment des céréales).
À l’est, c’est une nouvelle série de sépultures qui apparaît, associée à des murs. On y restitue un ensemble à vocation religieuse. Faut-il y voir un lien avec le couvent voisin des Carmes-Déchaux ?
Enfin, une découverte inattendue est celle de trois couloirs souterrains en pierre et en béton. À l’heure actuelle, deux hypothèses sont envisagées : une appartenance à un système de galeries liées à la défense passive mise en place dans les villes de la France de la Deuxième Guerre Mondiale ; ou, plus probablement, d’anciens équipements d’entretien ou de franchissement routier ou ferroviaire. La levée de ce mystère sera confiée à un spécialiste des archives…

11 – Fouille d’un silo
11 – Fouille d’un silo

… Et après ?

La moisson d’informations recueillie par l’équipe d’Archeodunum est très riche et va éclairer la longue histoire de cette périphérie clermontoise, de l’Antiquité à nos jours. Mais les investigations se poursuivent en laboratoire ! Durant plusieurs mois, une dizaine d’archéologues et de spécialistes vont mener des études pour affiner et exploiter les données du terrain. Tous les résultats seront synthétisés dans un rapport final abondamment documenté et argumenté.

Opération d’archéologie préventive conduite par Archeodunum entre mai et septembre 2019 sur la commune de Clermont-Ferrand (Auvergne), à la Place des Carmes-Déchaux, en préalable au réaménagement de la place.

Prescription et contrôle scientifique : Service Régional de l’Archéologie d’Auvergne-Rhône-Alpes

Maîtrise d’ouvrage : Clermont Auvergne Métropole

Co-maîtrise d’ouvrage : Manufacture de Pneumatiques Michelin

Opérateur archéologique : Archeodunum (Responsable : Marco Zabeo)

Conférence à Sainte-Foy-lès-Lyon (Rhône)

Le clocher roman restauré
Le clocher roman restauré
Surveillance archéologique en cours
Surveillance archéologique en cours
Le parement nord du rempart échafaudé
Le parement nord du rempart échafaudé

Le clocher de Sainte-Foy-lès-Lyon et ses abords du XIe au XXIe siècle : lecture archéologique des vestiges

Conférence grand public jeudi 13 février à 19h.

Espace culturel Jean Salles – 20 rue Châtelain, Sainte-Foy-lès-Lyon

Les travaux de restauration de l’église Sainte-Foy (XIXe siècle), qui ont débuté au printemps 2019 à l’initiative de la Mairie de Sainte-Foy-lès-Lyon, ont été l’occasion de mener une étude des vestiges archéologiques alentours suivant une prescription du Service Régional de l’Archéologie (DRAC Auvergne – Rhône-Alpes).

Notre intervention a principalement concerné les élévations du clocher-porche de l’ancienne église disparue, dont la forme et le décor en bichromie de pierres et de briques permettent de l’inscrire dans une tradition caractéristique de l’époque romane. La restauration de l’unique portion du rempart médiéval conservée en élévation a été également l’occasion d’en étudier la mise en œuvre et de remarquer la présence de reprises postérieures, en lien avec la restructuration du secteur. Enfin, une surveillance de tranchée réalisée le long du mur gouttereau ouest de l’église actuelle a révélé des vestiges de maçonneries, ainsi que des sépultures que l’on suppose appartenir à l’ancien cimetière. On sait que ce dernier était utilisé jusqu’au milieu du XVIIe siècle, date à laquelle l’espace d’inhumation paroissial a été déplacé autour de l’ancienne église.

Cette opération archéologique a permis d’étoffer nos connaissances du bâti ancien de la paroisse de Sainte-Foy, en apportant des éléments de restitution mais aussi de datation grâce à des analyses radiocarbone. Ce sont ces résultats que nous présenterons lors de la conférence du 13 février.

Camille Collomb

Relevé archéologique phasé de la façade nord du clocher
Relevé archéologique phasé de la façade nord du clocher
Fouille des sépultures en cours

Les preuves de la Peste noire à Toulouse

Vue du charnier 3408 : 142 individus
Vue du charnier 3408 : 142 individus
Vue du charnier 1771 : 100 individus
Vue du charnier 1771 : 100 individus
Détail du charnier 3408
Détail du charnier 3408
Détail d'une sépulture multiple
Détail d'une sépulture multiple

L’un de nos chantiers qui s’est déroulé en 2014 à Toulouse fait actuellement la Une de l’actualité scientifique par les témoignages qu’il donne de la dispersion du bacille de la Peste. L’occasion pour nous de revenir sur cette fouille exceptionnelle de la rue des 36 Ponts.

Du mois de mai au mois de novembre 2014, l’opération d’archéologie préventive réalisée au 16, rue des Trente-Six Ponts à Toulouse a mis en évidence plusieurs occupations humaines depuis l’antiquité jusqu’à nos jours. Ces découvertes, associées aux fouilles plus anciennes, permettent de préciser la connaissance de ce secteur périurbain de Toulouse.

Parmi ces vestiges, ceux appartenant au Moyen Âge sont les plus nombreux. Ils ont la particularité d’être relié directement à la seconde pandémie de peste, la peste noire, qui toucha Toulouse à partir de 1348.

Ainsi, le XIIIe et le XIVe s. correspondent à la principale phase d’occupation du site, tant par la densité que par la nature des vestiges. Dans un premier temps, durant le XIIIe s., le nord du site est occupé par deux ensembles, l’un à sol excavé et le second sur poteaux porteurs, probablement en lien avec une activité artisanale. Ces ensembles sont détruits et abandonnés à la fin du XIIIe s. Durant le XIVe s. d’autres ensembles à vocation artisanale s’implantent sur le site. Certains sont en lien avec le traitement de carcasses équines, d’autres avec la tabletterie et enfin le dernier ensemble est lié à la métallurgie du bronze et plus particulièrement la fonte de cloches. Cette occupation artisanale est contemporaine du cimetière de crise mis au jour dans la partie méridionale du site.

Ce cimetière se caractérise par la présence de 109 sépultures dont 80 sépultures simples et 29 sépultures plurielles (doubles, triples et quadruples) dont trois charniers. Ces sépultures renfermaient 452 individus (incluant les individus mis au jour durant le diagnostic) dont 311 inhumés dans les trois charniers. De nombreux éléments nous permettent d’attribuer la plupart de ces sépultures à l’épisode de peste ayant touché l’Europe occidentale à partir de 1347. La présence dans certaines sépultures d’émissions monétaire datant de 1347-1348 et plusieurs datations radiocarbones indiquent clairement le lien existant entre ces sépultures, qu’elles soient individuelles ou plurielles, et la pandémie du XIVe s. En outre, l’identification du bacille de la peste (Yersinia pestis) dans l’une des sépultures double permet à la fois de relier ces sépultures directement à la seconde pandémie de peste mais permet également de mieux cerner l’évolution du génome de la peste (son ADN) et de la pandémie (dispersion géographique et « chemins empruntés »). Un article est récemment paru dans la revue Nature Communication. L’étude présentée est le fruit d’une collaboration multinationale permettant de mieux comprendre la dispersion géographique et génomique du bacille de la peste durant la seconde pandémie (en anglais, http://www.nature.com/articles/s41467-019-12154-0).

            Ces différentes sépultures, simples comme multiples, nous permettent de comprendre comment les communautés médiévales ont fait face à la peste et comment elles ont enterré leurs défunts.

            Les grandes sépultures multiples, ou charniers, contiennent un très grand nombre d’individus (entre 69 et 141 individus). Cette disposition va à l’encontre des canons d’inhumation médiévaux. En effet, durant le Moyen Âge les sépultures sont le plus souvent individuelles avec parfois des regroupements familiaux notamment par le biais des caveaux. Mais ici, la présence d’autant d’individus montre le trop grand afflux de défunts. Cet afflux est trop important pour être « géré » selon les canons en vigueur hors temps de crise. Les contemporains de l’épidémie se sont donc adaptés afin d’inhumer rapidement l’ensemble des défunts. Un souci particulier est cependant accordé à ces morts. Ils ne sont pas jetés ou disposés anarchiquement dans les fosses. Au contraire, ils sont disposés soigneusement tête-bêche. Certains défunts ont été inhumés dans un linceul, ce qui ne semble pas être le cas de tous. Plusieurs défunts ont été inhumés avec des objets leur appartenant (boucle, bague, monnaie, vêtement, ceinture, etc). Cela pourrait indiquer soit la peur du corps défunt et contagieux soit la peur/ le dégoût de corps en trop mauvais état pour être dépouillé. En effet, durant le Moyen Âge, on inhume les défunts sans aucun objet ou vêtement afin de se rapprocher de l’état de pauvreté des apôtres et du christ.

            Les petites sépultures multiples (entre 2 et 5 individus) comme les sépultures individuelles montrent le même respect des défunts en adaptant les techniques d’inhumations à l’urgence de la situation.

            La découverte d’un cimetière dédié aux pestiférés est un fait relativement rare pour être souligné. D’autant que les données archéologiques permettent de dater précisément ces inhumations des années 1348-1350. La découverte de charniers est une première en France pour cette période. Auparavant, on ne connaissait des exemples aussi bien documenté qu’en Angleterre. Le nombre de sépultures et d’individus mis au jour sur le site en fait le troisième corpus européen ayant trait à l’inhumation de pestiférés.

La fin du XIVe s. marque l’arrêt des occupations artisanales et funéraires du site. Les vestiges des XVe et XVIe s. confirment la nette déprise de l’occupation de ce secteur du faubourg Saint-Michel. Le mobilier céramique de la première moitié du XVe s. est d’ailleurs absent alors que le XIVe s. a fourni le lot le plus important.

Ce n’est qu’à partir du XVIIe s. que l’on observe une reprise de l’occupation. Celle-ci correspond aux premières constructions en briques donnant sur la rue du Sauzat. Leur présence traduit à la fois l’expansion démographique de la ville et la pression foncière de plus en plus importante au sein du faubourg Saint-Michel. Les abords immédiats de la ville étant lotis, les constructions sont alors réalisées de plus en plus loin des accès à la ville. C’est une période de densification de l’espace bâti. Ce phénomène se fait d’abord à proximité de la rue, sur les espaces disponibles ou en réaménageant des espaces déjà bâti. Cette densification se réalise alors en direction du cœur de l’îlot ou occupé essentiellement par des jardins et vergers.

Enfin, l’érection progressive du groupe scolaire Montalembert Notre-Dame depuis la fin du XIXe s. jusqu’au premières années du XXIe s. marque les derniers vestiges de l’occupation du site.

Mickaël Gourvennec

Fouille manuelle du riche dépotoir de la seconde moitié du XVIe siècle, au niveau du rez-de-cour de la tour

Recherches archéologiques au château de la Groulais à Blain

Recherches archéologiques au château de la Groulais à Blain

Vue générale de la tour d’artillerie et du chantier en cours (Ukko / Archeodunum)
Vue générale de la tour d’artillerie et du chantier en cours (Ukko / Archeodunum)
Vue verticale de la tour en cours de fouille (Ukko / Archeodunum)
Vue verticale de la tour en cours de fouille (Ukko / Archeodunum)
Fouille mécanique des couches supérieures moins sensibles
Fouille mécanique des couches supérieures moins sensibles
Fouille manuelle du riche dépotoir de la seconde moitié du XVIe siècle, au niveau du rez-de-cour de la tour
Fouille manuelle du riche dépotoir de la seconde moitié du XVIe siècle, au niveau du rez-de-cour de la tour

Entre avril et octobre 2019, les archéologues d’Archeodunum ont investi le château de la Groulais à Blain (Loire-Atlantique) pour réaliser des recherches archéologiques dans le cadre de la restauration de la tour d’artillerie sud-est, un imposant ouvrage construit vers 1500. En complément, une fouille a été réalisée aux abords du pont d’accès à la forteresse. Cette dernière phase de travaux  commandée par la Ville de Blain, accompagnée par la DRAC des Pays de la Loire, a complété les résultats d’une précédente campagne menée en 2015.

La fouille des sédiments de la tour

Dans un premier temps, l’intervention a consisté à la fouille de l’intérieur de la tour d’artillerie, laquelle avait été remblayée au fil des siècles. Ainsi, ce sont plus de 7 m de sédiments qui ont été étudiés par les archéologues pour atteindre la base des fondations de l’ouvrage défensif. Au cours de la fouille, plusieurs niveaux de rejets ont été traversés. L’un d’eux est à mentionner, car il a livré un nombre impressionnant d’artefacts témoignant de la grande richesse des occupants des lieux. La datation de cette couche a permis de déterminer qu’il s’agissait vraisemblablement des « poubelles » des Rohan, puissante famille bretonne, rejetée dans la seconde moitié du XVIe siècle. Les objets découverts permettront d’avoir une vision complète des consommations matérielle (vaisselier en céramique et en verre notamment) et alimentaire (ossements d’animaux, arêtes de poissons et coquillages). Il est également à noter qu’un canon portatif, accompagné de ses balles en plomb et du moule servant à les fabriquer a été retrouvé dans ce dépotoir. Il s’agit d’une découverte archéologique de premier plan, car peu d’armes anciennes ont été découvertes en contexte, qui plus est accompagnées de leurs munitions et du moule. L’arme est en cours de traitement au laboratoire Arc’antique (Nantes). Son étude prochaine nous permettra de déterminer le type de canon (couleuvrine à main ? haquebute ?) ainsi que sa chronologie.

L’étude des fortifications

En complément de la fouille de la tour d’artillerie, une étude du bâti a été effectuée sur l’ensemble de ses élévations, intérieures et extérieures. Cette étude a permis de mettre en évidence plusieurs phases de chantier liées à la construction de ce puissant ouvrage aux murs atteignant jusqu’à 8 m d’épaisseur. Quelques reprises ponctuelles ont également été mises en évidence sur certaines parties de la tour (modifications de baies, reprises de parement…). Cette intervention permettra à terme de compléter nos connaissances sur les fortifications bretonnes de la fin du Moyen Âge, particulièrement dans le contexte des campagnes menées par Jean II de Rohan à la charnière des années 1500.

Une étude du bâti a également été réalisée sur une tour médiévale, la tour des Prisons. Cette construction, datée du XIVe siècle, a été intégrée dans la puissante tour d’artillerie au moment de son édification. Cette phase de l’intervention a permis de mieux comprendre les modifications qui ont affecté cet angle du château entre le XIVe siècle et la période contemporaine. Elle a démontré que le programme architectural d’origine de la tour des Prisons est particulièrement bien conservé. Ainsi, plusieurs aménagements (cheminées, baies, latrines) sont encore en place et permettent de mieux comprendre comment cette construction s’insérait dans le château du XIVe siècle, lequel demeure relativement bien conservé à Blain.

Le pont d’accès

Enfin, dans un dernier temps, les archéologues sont intervenus aux abords du pont d’accès de la résidence seigneuriale. Ici, ce sont principalement les aménagements modernes mis en place dans le fond des douves qui ont été appréhendés. En effet, au cours des XVIIe-XVIIIe siècles, cet espace sert de lieu d’agrément et de lieu de promenade ce qui a conduit à la mise en place de terrasses au pied des remparts et de la contrescarpe des douves pour pouvoir y circuler au sec. En complément, cette intervention a permis de dégager la base de la tour du Pont-Levis, ouvrage de la seconde moitié du XIVe siècle. L’exutoire des latrines a notamment été retrouvé lors de ces terrassements.

Un important travail d’étude reste à mener à la suite de cette opération, mais nous pouvons d’ores et déjà dire qu’elle apportera des informations de premier ordre sur les consommations de la haute aristocratie bretonne de la fin du Moyen Âge. Les données relatives au bâti permettront quant à elles de compléter nos connaissances sur les travaux menés par les familles de Clisson et de Rohan à Blain. À l’échelle régionale, cette opération permettra d’aborder le rôle important joué par Jean II de Rohan dans la fortification de plusieurs places-fortes bretonnes à la charnière des années 1500 (comme Pontivy ou la Roche-Maurice).    

Fabien Briand

Canon portatif découvert dans les sédiments de la tour (Jean-Gabriel Aubert, Arc'Antique / Archeodunum)
Canon portatif découvert dans les sédiments de la tour (Jean-Gabriel Aubert, Arc'Antique / Archeodunum)
Fermoir métallique décoré
Fermoir métallique décoré
Cheminée de la salle du rez-de-cour, après sa découverte
Cheminée de la salle du rez-de-cour, après sa découverte
Relevé de l'église Saint-Christophe de Vienne (Isère)

L’archéologie du bâti aujourd’hui et demain à Archeodunum

L’archéologie du bâti aujourd’hui et demain à Archeodunum

Peinture murale de Saint-Christophe à Vienne (Isère)
Peinture murale de Saint-Christophe à Vienne (Isère)
Vue de la grande bonde normalement immergée au fond de l'étang de Montjoux à Saint-Jean-de-Bournay (Isère)
Vue de la grande bonde normalement immergée au fond de l'étang de Montjoux à Saint-Jean-de-Bournay (Isère)

L’archéologie ne se limite pas au sous-sol et à la « frontière du bitume », mais elle s’intéresse aussi aux élévations et aux vestiges bâtis, du modeste au monumental. Les archéologues d’Archeodunum mènent ce type d’opérations sur prescription des services régionaux de l’archéologie ou sur demande des Monuments historiques.

L’archéologie du bâti est une discipline en constante évolution dont la diversité des méthodes a fait l’objet d’un colloque récent. Cette réunion scientifique, intitulée « L’archéologie du bâti aujourd’hui et demain »  s’est tenue à Auxerre du 10 au 12 octobre 2019, et elle a été l’occasion aux équipes d’Archeodunum de présenter plusieurs de leurs opérations.

Les quatre posters proposés ici , à travers un nombre limité d’exemples, dressent donc un panorama des missions d’archéologie du bâti mené au sein d’Archeodunum ces dernières années.

Vue d'ensemble du Château de la Groulais à Blain (Loire-Atlantique)
Vue d'ensemble du Château de la Groulais à Blain (Loire-Atlantique)
Charpente peinte de l'église de l'Annonciade à Bourges (Cher)
Charpente peinte de l'église de l'Annonciade à Bourges (Cher)

Nos fouilles en vidéo

Dans le courant de 2018, deux de nos opérations ont été filmées sur plusieurs mois, permettant d’observer la progression de la fouille sur le temps long.

Il s’agit de deux fouilles qui ont duré plus de six mois, avec à chaque fois de grandes équipes d’archéologues et de spécialistes, mais pour fouiller deux sites totalement opposés en terme de surface concernée, de type de vestiges, de chronologie et donc de méthodes.

La fouille d’un grand site gaulois

La première d’entre elle concerne la fouille d’un site d’habitat de l’âge du Bronze et de l’âge du Fer à Saint-Marcel (Saône et Loire). Ici, le décapage mécanique concerne une très grande superficie (plus de 40 000 m²) et les pelles mécaniques enlèvent la terre végétale sur l’ensemble de la surface. Par la suite les archéologues fouillent à la main des centaines de structures en creux, vestiges d’un habitat en terre et bois aujourd’hui disparu. La minipelle vient par la suite aider à la fouille des structures plus importantes tels le fossé d’enclos gaulois et les puits profonds.

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La fouille d’un cimetière dense médiéval et moderne

La seconde opération correspond à la fouille d’un enclos paroissial du XIVe siècle à Epagny-Metz-Tessy (Haute-Savoie). Ici, la surface concernée est beaucoup plus réduite (environ 1500 m²), mais son décapage a mis au jour quelques vestiges de l’église disparue et surtout plus de 400 sépultures provenant du cimetière médiéval et moderne attenant. La fouille de ces structures funéraires prend beaucoup de temps et on peut voir l’avancée des archéologues avec à nouveau l’aide d’une minipelle qui sert ici à redécaper certaines surfaces pour retrouver des sépultures plus profondes.

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Fouille d’un monastère médiéval et moderne proche de Grenoble

Base de colonne du XIIe siècle marquant le passage au transept
Vue d'une grande salle de l'aile sud, interprétée en tant que réfectoire
Vue aérienne des niveaux de sols conservés des XVIIe et XVIIIe s. dans les ailes sud et est. Cliché F. Giraud
Caveau funéraire d'une des chapelles de l'église

L’hôpital psychiatrique de Saint-Egrève (Isère) a été bâti au XIXe siècle sur les vestiges de l’ancien monastère Saint-Robert le Cornillon. D’importants travaux impactent l’ensemble du prieuré, qui fait l’objet d’une vaste fouille archéologique préventive.

 

Fondé dans les années 1070 par les premiers comtes du Dauphiné, le prieuré est placé sous la dépendance de l’abbaye bénédictine de la Chaise-Dieu.

L’ensemble médiéval est organisé autour d’un cloître rectangulaire de 350 m², avec des galeries larges de 3 m. L’église est composée d’une large nef à bas-côtés divisée en 4 travées, délimitant 8 chapelles. Un transept asymétrique, au bras sud plus développé, relie l’église à l’aile orientale. Le chœur, visiblement reconstruit à la période gothique, est composé d’un chevet à pans coupés, en très grande partie récupéré.

L’aile orientale est agrandie à l’est par une série de bâtiments dont la nature n’a pas encore été identifiée. L’aile sud est composée d’une vaste salle qui pourrait correspondre au réfectoire et d’une pièce équipée d’un foyer central et d’une canalisation qui évoque des cuisines.

Un ensemble de bâtiments forme l’angle sud-ouest des bâtiments conventuels, alors que l’aile sud se prolonge à l’est, au-delà du carré claustral. Un simple mur de clôture ferme le cloitre entre ces constructions et l’angle sud-ouest de l’église.

Le flanc méridional du prieuré est longé par un important collecteur maçonné, plusieurs fois remanié.

 

Partiellement détruit lors des Guerres de Religion, le prieuré est entièrement reconstruit entre 1658 et 1660, à l’exception de l’église, sous l’impulsion réformatrice de la congrégation de Saint-Maur.

Les bâtiments conventuels reprennent en partie les fondations anciennes. Si la structure de l’église évolue peu, le cloitre est agrandi vers l’ouest et le sud et un nouveau collecteur est construit, toujours sur le flanc méridional du carré claustral. L’aile orientale concentre les fonctions liturgiques et administratives (sacristie, salle du Chapitre), l’aile sud les fonctions domestiques (réfectoire, cuisines) et l’aile occidentale les dépendances (celliers).

 

Quatre secteurs d’inhumation se distinguent :

  • Le cimetière paroissial, à l’ouest de l’église, concentre de très nombreuses inhumations.
  • Le cloître abrite des sépultures au fond des galeries.
  • L’église accueille quelques tombeaux, essentiellement dans les chapelles.
  • Le chevet de l’église polarise une aire sépulcrale dont l’étendue n’a pas encore été définie, qui pourrait correspondre au cimetière de la communauté monastique.

 

Après la Révolution, l’ensemble conventuel est acheté par le Département (1812), qui transforme le site en reste en dépôt de Mendicité puis en asile départemental d’aliéné à partir des années 1840. Les bâtiments sont alors profondément remaniés et intégrés à un ensemble pavillonnaire qui constituait l’hôpital jusqu’aux récents travaux.

Les bâtiments conventuels sont intégralement conservés. La nef de l’église est entièrement reconstruite entre 1840 et 1848, le chœur liturgique étant préservé pour servir de chapelle. Ce dernier est détruit entre 1860 et 1878 pour laisser place à un pavillon d’entrée, qui donnera à la blanchisserie de l’hôpital son aspect définitif.

Le cloitre est également détruit, une galerie étant maintenue au sud avec de nouvelles arcades. La moitié nord de l’aile ouest est détruite, afin d’aligner sa façade nord avec celle de l’aile orientale. Elle est reconstruite au XXe siècle pour se raccorder à une extension du bâtiment.

David Jouneau